L’inclusion clamée par les candidats à la présidentielle est-elle un leurre ?

inclusion et élection qui dit la vérité
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Au lendemain du Handébat, le forum qui a permis à deux candidats pour la présidentielle, Anne Hidalgo et Marine Lepen et aux représentants des autres candidats de partager leur vision politique du handicap dans la perspective des élections présidentielles, nous vous offrons la version longue d’un article paru dans notre édition papier de mars avril 2022. Il s’agit d’un entretien avec Stéphane Forgeron au cours duquel sont reprises les notions d’école inclusive et d’inclusion. Ces approches sont souvent reprises par tous les candidats y compris par le président sortant de manière abusive. 
Stéphane Forgeron, dans son livre “Handicap : l’amnésie collective” dresse un portrait sévère mais juste de la prise en compte du handicap et de son écosystème en France en 2022. Ce livre devrait être d’une grande inspiration pour celles et ceux qui souhaitent faire du handicap autre chose qu’une politique d’affichage. Tout ne se résume pas à l’AAH ou à l’obligation d’embauche des personnes en situation de handicap comme semble le faire penser la grande majorité des médias. 

Stéphane Forgeron, dans votre livre Handicap : l’amnésie collective aux Éditions Dunod, vous mettez en avant l’école inclusive. Aussi, suite à la polémique Eric Zemmour sur l’accueil des enfants handicapés à l’école, que vous inspirent les prises de positions sur ce sujet ?

Les mots ont un sens : on continue de parler d’accueil et non de scolarisation. Force est de constater que le concept d’inclusion est galvaudé et personne n’a souligné que notre système scolaire est tout sauf inclusif. Il est même discriminant, puisque les enseignants peuvent refuser un élève handicapé au sein de leur classe. Aux États-Unis, une telle attitude signifie une mise à pied des salariés concernés.

Face au tollé provoqué par ses déclarations sur l’obligation d’accueillir les enfants handicapés dans des établissements scolaires traditionnels, le candidat Zemmour a dû s’y reprendre à trois reprises pour expliquer sa pensée : ” sauf les gens qui sont légèrement handicapés qui peuvent rentrer dans la classe, pour le reste je pense que l’obsession de l’inclusion est une mauvaise manière faite aux autres enfants et à ces enfants-là “. Et il a précisé son propos en disant qu’il dit la vérité : ” je ne veux pas que l’obsession de l’inclusion nous prive et nous conduise à négliger la nécessité d’établissements spécialisés “.

Une telle controverse met en lumière qu’au pays des droits de l’Homme les élèves handicapés vivent dans une société qui les exclut. Dans nombre de pays développés (ex. Italie, USA, Norvège, Finlande), une telle controverse n’aurait pas de sens, puisque les politiques publiques partent du principe que tous les apprenants doivent être scolarisés à l’école du quartier. En France, l’Éducation nationale a l’obligation d’inscrire les élèves handicapés, mais aucunement de les scolariser[1].

Pour autant, les autres réactions pro-inclusion n’ont été guère meilleures, chacun ayant une vision différente de l’inclusion. La Secrétaire d’État en charge du médico-social, Sophie Cluzel, a fait part de son indignation en fustigeant ” une vision misérabiliste et excluante du handicap “. Pourtant, elle a été très critiquée sur les réseaux sociaux, car sous ce quinquennat aucun plan d’actions n’a été mis en œuvre pour initier un début de commencement d’école inclusive. Gilbert Montagné a déclaré sur BFM TV : ” ce qu’on veut c’est de l’amour “. Des présidents d’associations gestionnaires d’établissements médico-sociaux ont déclaré qu’ils étaient pour une école inclusive tout en demandant toujours plus de création de places en écoles spéciales dans des réunions de travail, et sans que les personnes handicapées aient voix au chapitre.

Sur le fond, nombre de parents d’enfants handicapés semblent en phase avec le candidat Zemmour, affirmant que le système scolaire n’est pas adapté à leurs enfants en raison de classes surchargées et d’enseignants non formés à la diversité des publics. Ce constat est globalement partagé au sein du monde du handicap. Or, c’est un non-sens de parler d’inclusion dans un tel contexte.

D’après ce candidat, la France aurait donné la priorité à l’inclusion, lequel confond la propagande gouvernementale et la réalité du terrain. Malheureusement, son analyse a porté ses fruits dans une partie de la population : des gens estiment qu’il ne faut pas mélanger les enfants non handicapés avec ceux dits différents.

Ce débat est donc plus complexe que le spectacle proposé par certains médias. Cela fait des années que vous travaillez sur l’inclusion : pouvez-vous nous donner une définition de ce concept au sens des standards internationaux ?

L’Éducation nationale part du principe que les enfants et adolescents vivant avec un handicap dit lourd (ex. intellectuel, infirme moteur cérébral, autisme) ne peuvent pas être scolarisés à l’école du quartier. Leurs incapacités sont systématiquement mises en avant pour ne pas remettre en cause des pratiques professionnelles d’un autre temps et ainsi se débarrasser d’un ” fardeau ” en le confiant à des associations gestionnaires. Ces associations osent même parler d’inclusion au sein de leurs établissements.

99% des enseignants Français ne connaissent pas ce concept par manque de formation, et pas davantage leur ministère de tutelle. Or, à travers des politiques publiques très développées à l’étranger, une telle affirmation fait sourire et est qualifiée de ségrégation.

Pour l’UNESCO, l’école inclusive est la stratégie qui s’attache à la façon de transformer le système éducatif d’un pays et d’améliorer la qualité de l’enseignement à tous les niveaux, de manière à s’adapter à la diversité des apprenants et à promouvoir la réussite scolaire de tous les élèves, y compris ceux avec un handicap dit lourd. Adopter une approche inclusive, c’est définir et appliquer des politiques publiques offrant les mêmes possibilités à tous les élèves de recevoir une éducation de haute qualité et appropriée (ex. Finlande), qui leur permettra d’exploiter pleinement leur potentiel, indépendamment de leur sexe, de leur origine, d’une caractéristique (physique, sensorielle, cognitive) ou de leur environnement social et économique. Ce concept, totalement dévoyé en France, ne concerne pas que les élèves handicapés.

L’expression école inclusive fait référence aux stratégies visant à scolariser les apprenants avec des besoins spécifiques à l’école du quartier sur un pied d’égalité avec les élèves n’éprouvant pas de difficultés particulières pour suivre les cours. Cette vision est toutefois quelque peu réductrice. En effet, un système éducatif inclusif s’attaque aux facteurs qui créent l’exclusion, d’où la nécessité de la mise en place de politiques agissant sur les causes de l’exclusion, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du système scolaire.

S’adapter à la diversité des besoins éducatifs nécessite : 1) de transformer en profondeur les programmes scolaires rigides et surchargés ; 2) d’adopter des stratégies d’enseignement et d’apprentissage plus participatives ; 3) de renforcer les programmes de formation initiale et continue des enseignants.

L’inclusion est un moyen de lutter activement contre l’exclusion par le recours à l’outil de la conception universelle de l’apprentissage, stratégie d’enseignement permettant d’améliorer sensiblement l’apprentissage pour tous les élèves, quels que soient leur âge, leur origine (ex. étranger), leurs capacités (élèves ayant de très bons résultats) ou leur situation (ex. socioéconomique).

Comment expliquer le paradoxe du français qui prône l’inclusion tout en continuant de développer le modèle des associations gestionnaires en termes de créations de places ?

C’est la politique du ” en même temps ” dans sa quintessence. L’inclusion n’a jamais été une priorité en France. Les écoles spéciales sont souvent citées comme une orientation administrative répondant aux besoins de l’éventail d’élèves avec un handicap dit lourd.

Cette tendance est inquiétante, compte tenu des effets négatifs du placement en institutions démontrés dans des travaux de recherche. Après des décennies d’expérimentations au niveau international l’éducation spéciale (ou séparée des élèves non handicapés) n’a pas produit les résultats escomptés. On y oriente par facilité un trop grand nombre d’élèves, qui s’en trouvent dévalorisés, exclus de toute vie sociale et ” pathologisés “.

En France, l’éducation des personnes handicapées est une compétence du ministère de la Santé en fonction de la lourdeur supposée d’un handicap. Dit autrement, deux systèmes scolaires coexistent : d’un côté, un système dit ordinaire sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale, qui ne ressent pas la nécessité (et qui n’est pas incité) de s’adapter aux besoins de tous les enfants ; de l’autre, un système d’éducation spéciale, financé par le ministère de la Santé, qui accueille les enfants exclus du système dit ordinaire, du moins ceux qui ne sont plus sur liste d’attente. Ce deuxième système, fonctionnant en dehors du droit commun, tente de remédier aux défaillances du système éducatif, par le biais de ressources additionnelles considérables, en des lieux séparés, la plupart du temps loin des centres-villes.

En effet, au pays des droits de l’Homme, ces enfants sont orientés administrativement dans des unités d’enseignement au sein d’établissements médico-sociaux ou sanitaires, gérés par des associations financées par les Agences Régionales de Santé, sous forme de prix de journée à la place. Les pays de l’OCDE ne nous envient pas ce modèle médicalisé de la scolarisation, unique au monde par son importance et les résultats consternants qu’elle produit sur le plan éducatif.

L’Éducation nationale est en grande partie responsable de l’insuffisance des acquis des élèves handicapés, insuffisance que l’on attribue à la ” déficience ” diagnostiquée. Cette conception de l’éducation part du principe que les difficultés sont liées à l’élève.

Pour des spécialistes en éducation, l’inclusion consiste principalement à fournir une éducation aux élèves handicapés et ” ayant des besoins spéciaux ” ou des ” besoins éducatifs particuliers ” dans les écoles dites ordinaires. Cette approche a été remise en cause à l’échelle internationale, car elle se limitait aux aspects ” handicapés ” ou ” besoins spéciaux ” des élèves et ne prenait pas en compte ce qui pouvait empêcher ou améliorer leur participation.

Or, ces notions mettent l’accent sur les difficultés scolaires de l’élève ; ces concepts ont été remplacés par les notions ” d’obstacles à l’apprentissage et à la participation ” et ” ressources pour appuyer l’apprentissage et la participation “. Par ce changement de paradigme, le soutien consiste désormais en toutes les activités propres à développer les capacités des écoles à répondre à la diversité des élèves scolarisés.

L’inclusion implique à l’inverse de n’exclure personne au départ ; elle suppose également la fusion entre l’éducation spéciale et l’enseignement ordinaire. Les écoles inclusives n’essaient pas d’aider les élèves en difficulté en particulier ; elles tentent plutôt de tenir compte des besoins de tous les élèves et d’adapter l’enseignement en conséquence. Cela exige notamment de cesser de chercher des explications à l’échec scolaire selon un handicap donné (ex. polyhandicap), et d’analyser les obstacles à la participation et à l’apprentissage de certains élèves dans le système éducatif.

Les débats stériles n’en finissent plus sur les risques liés à l’inclusion de tous les élèves dans notre pays, alors qu’au regard de bonnes pratiques à l’étranger (ex. USA, Italie), rien ne justifie pour les Nations Unies le maintien de structures séparées pour les enfants handicapés au sein du système éducatif. La pratique de l’inclusion scolaire n’apporte que des avantages à tous les élèves, handicapés ou non.

Évidemment, si l’on s’en tient à la vision des candidats à l’élection présidentielle, nous sommes loin d’une telle approche, les personnes handicapées étant encore assimilées à des ” malades “, à des ” patients “. Dès lors, pourquoi investir dans la scolarisation de centaines de milliers d’élèves dits différents de la norme ?

Quelles sont les principales caractéristiques de l’inclusion ?

J’en vois au moins quatre :

  1. L’inclusion concerne tous les enfants et les jeunes à l’école.
  2. Elle consiste en la présence, la participation et la réussite de tous les élèves.
  3. L’inclusion et l’exclusion sont liées dans la mesure où l’inclusion implique la lutte active contre toute forme d’exclusion.
  4. L’école inclusive cherche à promouvoir l’acceptation et la valorisation de la différence de chaque élève.

Selon vous, quelles sont les conséquences d’une éducation dite spéciale ?

Les conséquences d’un tel dispositif, en marge du système scolaire, sont nombreuses, mais ont été peu étudiées en profondeur. Les experts de l’UNESCO ont identifié les impacts suivants :

  1. Des programmes scolaires en général plus limités (quelques heures par semaine), ce qui a un impact négatif sur les possibilités de poursuivre des études dans l’enseignement secondaire.
  2. L’enfant placé dans une école spéciale (ou en institution) est coupé du monde extérieur, est privé de vie sociale avec ses camarades non handicapés, et les enfants dits normaux n’apprennent pas naturellement à côtoyer et à partager des expériences de vie avec des élèves dits différents.
  3. Les écoles spéciales étant souvent éloignées du domicile de l’enfant handicapé (vie en internat loin de leur cadre familial), ce dernier est privé de toute vie sociale (fêtes de quartier, kermès, activités sportives, etc.).
  4. Le placement dans une école spéciale se prolonge tout au long de la scolarité, désocialisant l’enfant handicapé, qui à part sa famille ne connaît personne d’autre lorsqu’il revient chez lui pour les vacances scolaires.

Au final, ces enfants sont stigmatisés juridiquement et administrativement comme ayant besoin d’une éducation spéciale, à l’écart des autres élèves. Le développement de filières parallèles a eu pour conséquence de réduire la responsabilité des écoles et de la collectivité dans leur effort d’adaptation aux besoins de Tous.

Aussi, la création d’une filière en dehors du droit commun va à l’encontre de toute inclusion. Pour remédier à cette situation, les ressources doivent se porter sur les changements à apporter au sein de l’école.

Sur la base de bonnes pratiques inclusives dans d’autres pays, quelles décisions ces gouvernements ont-ils pris ?

Quatre conditions sont requises :

  1. La mise à disposition des ressources nécessaires par le transfert des dotations du médico-social vers des démarches totalement inclusives.
  2. Un système scolaire flexible et décentralisé en termes de programmes pédagogiques, qui part des besoins de l’élève.
  3. Un soutien permanent par le biais de l’enseignement et de l’expertise pédagogique.
  4. Un échange de savoirs et d’expériences entre professeurs de l’enseignement ordinaire et de l’enseignement dit spécial.

Le choix d’une politique inclusive ne peut s’opérer par la seule adoption d’une loi.

Quels sont les principes-clés pour réussir l’école inclusive ?

Tout d’abord, il convient de rappeler qu’il s’agit avant tout d’une question de volonté politique. Au moins 7 principes peuvent être mentionnés :

  1. Assigner à l’école une véritable mission d’inclusion dans le respect des droits fondamentaux de l’enfant.
  2. Garantir une éducation obligatoire de qualité de tous les enfants.
  3. Faire évoluer l’enseignement spécialisé vers des centres ressources pluridisciplinaires adaptés aux besoins de chaque élève et en appui des enseignants.
  4. Affecter à l’école les moyens nécessaires à une inclusion de qualité pour l’ensemble des élèves handicapés et sans handicap.
  5. Réorganiser la classe pour améliorer les conditions de travail des enseignants (classes surchargées) en cas de présence d’un élève handicapé.
  6. Mettre en place la formation initiale et continue des enseignants et de tous les acteurs de l’inclusion à la conception universelle de l’apprentissage.
  7. Évaluer la politique d’inclusion scolaire par des indicateurs de performance.

Enfin, quel message souhaitez-vous faire passer aux candidats à l’élection présidentielle ?

L’inclusion est un choix de société : notre système scolaire est-il prêt à accepter la diversité des élèves qui compose notre pays ? Face à un système éducatif créé pour l’exclusion (pour la sélection), l’idée d’inclusion est une chance car elle permet d’affirmer qu’il n’est pas possible de résoudre l’exclusion avec des stratégies partielles, comme celles qui ont été essayées dans le passé.

L’éducation de masse (le quantitatif) n’a pas trouvé de réponse satisfaisante : des changements qualitatifs s’imposent pour le bien commun.

[1] Art. 19 de la Loi du 11 février 2005.

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