« Notre société permissive n'accepte pas la différence »

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Dans son nouveau roman Toutes les femmes s’appellent Marie, Régine Deforges évoque de manière provocante et dérangeante la sexualité des personnes handicapées. Handirect publie deux extraits de ce texte déroutant.

 

Chers Amis,

 

Je me rends bien compte que mon texte « Toutes les femmes s’appellent Marie » que je publie en janvier peut déranger, gêner et choquer certains lecteurs.

Ce n’est pas là mon but. Cela s’est imposé à moi, malgré moi. En quoi suis-je autorisée à traiter de la vie sexuelle des handicapés ? Je m’avance dans un chemin semé d’embûches où les critiques ne me seront pas épargnées. D’une certaine manière, je le comprends mais je ne l’accepte pas. De quoi se mêle-t-elle, penseront les plus indulgents ? En quoi est-elle habilitée à parler de cela ? Je me sens comme au temps de L’or du temps et de mes nombreux procès: démunie, seule, inadaptée à ce monde de l’argent et de la compétition, de l’indifférence aussi. Pourquoi me lancer dans cette entreprise si je n’ai pas la force de l’assumer ? Pourquoi tenter de dire avec des mots, de pauvres mots, les souffrances de ceux qui sont différents ? Pourquoi ne puis-je rester insensible à des malheurs que je connais mal ? Ce n’est pas avec ce petit livre que je vais aider à faire cesser cet état des choses. Peut-être, cela va-t-il les aggraver. Cela, je ne le veux pas.

Les choses, cependant, semblent devoir bouger. On a parlé récemment à la télévision de la vie sexuelle des handicapés et des vieillards ainsi que des assistants sexuels. Cela sera-t-il suffisant pour qu’une solution soit trouvée ? J’en doute, malgré les nombreuses volontés qui se penchent sur ce problème. Comment échapper à la tentation de juger ces hommes et ces femmes qui tentent d’apporter un peu de réconfort et de tendresses ? Notre société permissive n’accepte pas la différence, elle l’a combat parfois. Elle ne sait pas guérir ces maladies de l’âme que les anciens tentaient de soigner avec des graines d’hellébore, notre rose de Noël, qu’un ange fit fleurir

pour qu’une jeune et pauvre bergère puisse offrir des fleurs à Marie, la nuit de la naissance de son fils Jésus. On me reprochera de n’avoir parlé que de la vie sexuelle de ces malheureux et pas assez de la vie de leur entourage. Je n’ai pas pu faire autrement. Je n’ai pas trouvé d’autres moyens pour dire ma compassion. Alors, taisez-vous !… Me taire ? Oui, bien sûr. Mais nous nous taisons sur tout : sur les sans papiers, les sans logis, les femmes battues, les enfants maltraités, ceux qui meurent chaque jour de faim. Nous n’avons pas le courage d’être solidaire. Avons-nous peur de perdre quelque chose ? Si nous ne faisons rien, c’est notre âme que nous

perdrons et, aussi, un peu de notre dignité d’être humain. Avant de mourir dans la dignité, il faut vivre dans la dignité. Et cela est difficile !

 

Régine Deforges

 

Extrait de Toutes les Femmes s’appellent Marie.

 

 

« Je compris très vite qu’ils étaient devenus amants »

Dans cet extrait de roman, Jean Moreau, médecin, s’exprime sur les rapports incestueux entre Marie et son fils handicapé mental.

« Emmanuel devenait un homme fort et vigoureux, aux désirs sexuels évidents. Quant il agressa une jeune fille sur la plage, j’insistai auprès de Marie pour qu’elle accepte de le faire interner. Elle ne voulut rien savoir, disant qu’elle savait ce qui lui restait à faire. Ce fut elle qui suggéra de faire appel aux filles d’une maison close de C. Cela suffisait peut-être, disait-elle, à calmer les désirs du jeune homme. Je compris très vite qu’ils étaient devenus amants. Quels reproches pouvaisje
faire adresser à cette femme qui n’avait trouvé que cette solution pour mettre son fils à l’abri de ses pulsions érotiques ? J’étais persuadé qu’une vie sexuelle harmonieuse était une thérapie comme une autre pour faciliter la vie des déments et des vieillards. Je m’en ouvris à mon vieux maîtres, aliéniste de renommée mondiale, qui m’écouta en silence. Quand j’eus terminé, il se leva et posa sa main sur mon épaule.

– Mon cher petit, vous avez joué avec le diable et vous avez eu raison. À votre place, j’eusse fait la même chose. Cependant, je ne peux m’empêcher d’être inquiet pour l’avenir de ces deux-là. Supposons que la jeune femme tombe enceinte et qu’elle veuille garder l’enfant, car j’en suis sûr, elle voudra le garder. Que ferez-vous ? J’étais accablé, je n’avais pas pensé à cela. »

Extrait de Toutes les Femmes s’appellent Marie.

 

À lire

 

Toutes les Femmes s’appellent Marie

Marie est jeune et belle, elle est veuve. Elle aime son fils, Emmanuel. Emmanuel, handicapé mental, aime sa mère, Marie. Arrivé à l’adolescence, le trop-plein d’amour d’Emmanuel transforme radicalement la relation entre la mère et le fils. Radicalement et dangereusement, selon la morale des bien-pensants. Et ils sont nombreux. Avec ce roman, Régine Deforges signe un texte littéraire puissant, dans la veine de Pour l’amour de Marie Salat et L’Orage. Un texte entêtant qui
pose la question dérangeante mais nécessaire de la sexualité des personnes handicapées : comment appréhende-t-on les besoins physiques et affectifs des personnes dont la différence ne permet que rarement une sexualité dite « normale »?

Toutes les femmes s’appellent
Marie, Régine Deforges, éditions
Hugo&Cie, 9.95 euros.
En librairie le 5 janvier 2012.

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